La vente en ligne détourne-t-elle les lecteurs des libraires ?


Hier le site écrans a relayé et mis en avant une opinion exprimée sur Europe 1 dans une émission sur la rentrée littéraire (je vous conseille d’écouter la discussion en entier avant de réagir).  La question pédagogique tombe dès la fin de la présentation des intervenants : « Il n’y a pas de rentrée du Disque. Pas de rentrée du Cinéma. Pas de rentrée des Expositions. Un rentrée Littéraire ça sert à quoi ? À se mettre dans les rangs pour le Goncourt ? »

Le thème est anodin. Il doit servir d’entrée en matière pour pour expliquer le foisonnement de livre publié en l’espace de deux mois et demi : plus de 650 ouvrages. Difficile de dire à partir de là si Jean-Marc Roberts était prévenu de la question avant et s’il a prémédité sa réaction dans le but de se mettre au centre d’un buzz. Seul l’intéressé peut le dire. Oui, il existait une rentrée du Disque et une rentrée du Cinéma. Sans doute à l’époque où les petits producteurs arrivaient encore à distribuer leurs œuvre dans un réseaux de distributions en dehors des grandes enseignes.

Je me souviens du succès de « Lulu on the Bridge » de Paul Auster qui après avoir été boudé par les multiplexes en France a fait un petit carton. Je l’avais vu dans une des petites salles que nous fréquentions avec des amis. Nous n’allions pas souvent au cinéma mais nous aimions être surpris par des films au thématiques moins consensuelles. Aujourd’hui, la plupart de ces salles survivent encore tant bien que mal à Lyon et le dernier multiplexe indépendant a été racheté par Pathé. Il n’y a plus de rentré du Cinéma, il y a Cannes© ! Il y a aussi des saisons du cinéma. L’été des blockbusters américains que l’on regarde sans vraiment y faire attention. L’été des comédies françaises qui attendent leur tour après celles du printemps… L’automne avec des films avec plus d’intensité, plus de gravité jusqu’à la préparation de noël avec le retour des blockbusters pour les petits et les grands. L’hiver avec son alternance entre films graves et comédie légère pour le plaisir de chacun. Le printemps des films engagés, du sentimental et des grosses productions françaises au moment où les spectateurs sortent de leur hibernation. Les dates de sortie des films font l’objet d’études marketing au niveau mondial puis un ajustement est réalisé au niveau national. Dans ce contexte une rentrée du Cinéma n’a aucun sens marketing.

Pour le disque c’est plus diffus, plus foisonnant. Dans les grandes écuries le rythme des sorties est savamment calculé pour étaler la production sur l’année, créer un intérêt en sortant un albums de compilation juste avant un album de nouveauté par exemple. Les indépendants sont souvent en flux beaucoup plus tendus avec une publication en ligne sur iTunes dès que l’album est prêt puis un support physique dès que cela monte en sauce. Il n’y a pas d’entente entre les distributeurs pour créer un événement dans l’année.

La rentrée littéraire est avant tout une volonté des éditeurs et des distributeurs. Une volonté qui n’existe plus dans le Cinéma et le Disque dans le contexte d’une offre mondiale. Combien de lecteurs achètent un livre qui n’est pas en français en dehors de ceux qui en ont besoins pour leurs études ou dans le cadre de leur travail ? La littérature reste une affaire de lecteurs français qui suivent le rythme des éditeurs français. Tant que la volonté des éditeurs perdurera et que le marché restera principalement de langue française le rentrée littéraire ne sera pas menacée. Comme il est dit dans la discussion chaque éditeur, et aussi chaque auteur, est intéressé par les Prix Littéraire. Un ouvrage publié il y a plusieurs mois a plus de chance d’avoir recueilli la grâce du jury qu’un livre publié quelques semaines avant. Or, autre spécificité française, il y a une saison des Prix Littéraire. Les deux événements se faisant face il y a peu de chance que l’un ou l’autre réussisse à être décalé. A quoi bon obtenir un prix si les lecteurs ont déjà oublié l’ouvrage ? L’éditeur accroche sa médaille au mur mais n’est pas satisfait. A quoi bon donner un prix à un ouvrage qui est déjà passé de mode ? Le prix perd de sa crédibilité et les jurés se sentent incompris.

Maintenant, existe-t-il un risque sur les librairies indépendantes ? Oui. Elle n’est pas tant dû au piratage des livres – ô photocopieuse ennemie – qu’à le volonté de certains distributeurs de se créer des réseaux plus denses pour contrer les offres de la grande distribution. La création de chapitre.com est plus qu’édifiante : présentée comme un réseau de libraires indépendants à ses nouveaux franchisés ils n’ont pu que constater qu’ils tombaient dans le giron de France Loisirs. Ils pensaient gagner en visibilité et avoir de meilleurs outils de gestion  mais en fait ils ont été dévorés. A la clé, des suppression de postes et un espace réservé France Loisirs dans chacune des librairies. J’ai perdu deux bons libraires et l’offre est devenue tellement semblable à celle de la grande distribution que j’ai fini par renoncer.

L’existence d’une librairie tient sur un équilibre entre un cadre, des personnes compétentes et une offre adaptée. Celle en bas de chez moi est réputée et fonctionne bien. Je n’y vais pas souvent car elle préfère centrer son activité sur l’art, l’érotisme et la Littérature (comprenez celle des Prix Littéraire) alors que moi je préfère l’informatique, la science fiction et la fantasy. J’ai trouvé un libraire plus adapté à mes besoins qui sais me dénicher des pépites que je ne saurais trouver moi-même. Comme Jean-Marc Roberts le dit lui-même, le lecteur manque de temps de cerveau disponible car il passe ce temps sur internet pour suivre le buzz, pour aller sur des forums… Oui, le lecteur devient acteur et essaie de trouver lui-même ses pépites en recoupant des informations, des avis et en discutant avec les autres lecteurs. L’avis du libraire n’est qu’un avis parmi d’autres et l’achat est réalisé au plus près. Mais c’est aussi le cas du bibliothécaire, pourtant les bibliothèque dans lesquelles je vais semblent ne jamais avoir accueillies autant de monde. J’aime bien mon bibliothécaire d’ailleurs : c’est lui qui me fait redécouvrir des pépites pour lesquelles je n’était sans doute pas prêt il y a quelques années. Oui, un lecteur cela évolue au gré de la vie.

La vente en ligne attaque d’abord la grande distribution sur son marché : beaucoup de références au prix le plus bas possible. Si possible en choisissant les éditeurs qui vendent déjà le plus. L’attaque de la part de marché est féroce et les victimes sont nombreuses. Plusieurs éditeurs/vendeurs en ligne se concentrent sur l’auto-édition de tout ces auteurs qui n’ont pas réussi à gagner la faveur des maisons d’édition. Lassés d’être laissés sur le pas de la porte ils finissent par passer le pas et essaient de s’offrir eux-même leur quart d’heure de gloire. Les grands éditeurs français n’y trouvent pas leur compte, c’est normal : ils ne sont plus le maillon essentiel mais juste un maillon parmi d’autres et en particulier le maillon sur lequel il y a le plus de pression. M. Levy vend moins et San Antonio fils n’arrive pas à s’imposer. Peut-être aussi parce que les lecteurs se lassent ou n’y trouvent plus leur compte. Peut-être que les lecteurs se sont tournés vers d’autres occupations en ces temps de crise : travailler plus, construire ou réparer eux-même ou sortir pour se convaincre que finalement le plus dur est déjà derrière.

Donc non, je ne lirai pas les 650 ouvrages de cette rentrée littéraire. Je ne lirai pas non plus un ouvrage ayant reçu un prix littéraire. Pourtant je m’entend très bien avec mon libraire qui vient de s’agrandir cette année. Non, l’informatique n’est pas à l’origine de tous les maux même si sa présence dans toujours plus de foyers met en abyme certains problèmes. Ni le commerce, ni l’art ne sont des cibles de l’informatique. Certains commerçants l’ont bien compris et n’hésitent pas à les utiliser de concert. Le consommateur devient acteur et commence à trouver des moyens pour contourner des monopoles qu’il ne comprend pas. Il reprend une liberté qu’il avait perdue depuis Gutenberg et crée une Culture Libre. Victor Hugo était un précurseur de cette Culture Libre et j’espère que nous saurons lui faire honneur en la diffusant et en la partageant.

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